Se produire de l’autre côté de la frontière linguistique : toujours aussi compliqué ?

Vaste sujet que celui-ci et que nous avions déjà partiellement effleuré dans un précédent article, « Coucou les voisin·e·s : La Flandre», dans lequel nous vous présentions Club Circuit et Poppunt, deux partenaires privilégiés de Court-Circuit au fil des ans.

L’imbroglio belge… tout le monde connaît ! Langues différentes, médias et politiques distinctes… Si bien que l’on ignore presque ce qui se trame au nord du pays (et inversement, pour nos ami·e·s flamand·e·s) ! En réponse à cela : Tournée Générale avec SABAM For Culture! Un projet de collaboration entre les réseaux Club Circuit et Court-Circuit, durant lequel les clubs de musique belges mettent à l’honneur les jeunes talents provenant de l’autre côté de la frontière linguistique !

Tournée Générale, concrètement, ça se passe comment ?

Saudade, Glauque, SOROR, LoKa and the Moonshiners ou encore Endless Dive, finalistes du Concours Circuit 2018, ont été retenus comme panel de choix pour le booking du côté des clubs flamands. Inversement, Sunflower et Tristan ont été retenus pour jouer en Wallonie.

En ressort trois soirées estampillées “Tournée Générale”, à ne manquer sous aucun prétexte !

🇧🇪 1/11 – Muziekclub N9 : Flamingods + Leopard Skull + Loka & The Moonshiners
🇧🇪 2/11 – Silly Concerts : SONS + Sunflower
🇧🇪 6/11 – Reflektor : Tristan

En espérant que ces quelques dates puissent permettre à ces groupes ou artistes un meilleur rayonnement ; car ils sont nombreux à déplorer le manque d’opportunités de l’autre côté de la frontière linguistique en Belgique ! 

Face à ces questionnements et réflexions, Court-Circuit – et avec l’aide de Club Circuit – a décidé de mener l’enquête ! Voyons un peu ce qu’en pensent certain·e·s professionnel·le·s du secteur, ainsi que plusieur·e·s artistes ! Rendez-vous par ici👇

Vaste sujet que celui-ci et que nous avions déjà partiellement effleuré dans un précédent article, « Coucou les voisin·e·s : La Flandre», dans lequel nous vous présentions Club Circuit et Poppunt, deux partenaires privilégiés de Court-Circuit au fil des ans.

Points de vue des artistes

Premiers constats

Cedric, manager/booker de JAKOMO note tout d’abord à ce sujet : “Ce que j’ai toujours trouvé étrange est que, pour un groupe flamand qui est situé près des frontières néerlandaises, wallonnes et allemandes, c’est plus facile de trouver un show à Ostende ou Courtrai qu’à Maastricht, Aix-la-Chapelle (Aachen) ou encore Liège. Alors que ces dernières sont plus proches et Ostende et Courtrai sont à 150/200 kilomètres.

Julien, membre du groupe JAKOMO rajoute : “Je pense qu’il n’y a pas vraiment de règle à suivre, mais personnellement en tant que belge, j’aimerais me faire connaître en Belgique avant de débarquer en France ou dans autre pays. D’un autre côté je pense qu’il faut saisir les opportunités là où elles sont, où qu’elles soient.

 

 

JAKOMO est un groupe de soft rock/slacker pop bilingue basé à Bruxelles. Repérés sur la plateforme mycourtcircuit.be, ils ont été les grands gagnants du tremplin Dour Festival pour l’édition 2019. 

 

Fabien Leclercq, a.k.a Le Motel, abonde dans leurs sens : “C’est effectivement triste de voir que parfois les artistes zappent un peu la Belgique pour aller directement vers la France, par exemple. C’est un territoire beaucoup plus grand, il y a beaucoup de cartes à jouer mais c’est dommage que certains n’aient pas l’occasion de jouer un peu partout dans leur propre pays, qu’importe la langue.”

Pour LoKa and The Moonshiners, c’est très clair : “Il faut rayonner non ? On est des « moonshiners » après tout. Donc nord, sud, est, ouest, on ira partout où on nous appelle. Et bien sûr, il n’y a aucune raison de faire l’impasse sur le nord du pays. En tant qu’artistes, nous on joue pour tout le monde, êtres humains, esprits, arbres, araignées, etc. Les barrières et les frontières, ce n’est pas notre truc.

Une histoire de style, de timing, de langue ?

Fabien se rappelle de ses débuts : “Les premiers qui se sont intéressés à moi c’est des gars comme Lefto, qui ont clairement plus de connexions avec la Flandre. Donc moi depuis le tout début, je ressens plus d’intérêt du côté flamand, d’ailleurs toutes mes premières dates c’était en Flandre… Après ça a changé avec Roméo (Elvis), clairement.”

“J’avais aussi l’impression que pour la musique que je faisais, c’était pas du tout développé à l’époque en dehors de la Flandre… En Wallonie, c’était la grosse scène rock belge avec Girls In Hawaii, Ghinzu, etc. Mais dans la musique électronique je pense qu’ils étaient plus avertis ou intéressés côté flamand. Donc c’est peut-être pour ça que ça a été plus facile pour moi…

Le Motel est producteur de musique électronique et complice de nombreux artistes belges. Sa carrière tend à plutôt bien fonctionner en Flandre (depuis ses débuts, pour ses projets en solo ou en collaboration). Son dernier live audiovisuel a été présenté au Vooruit à Gand avec l’artiste Antoine de Schuyter.

Il rajoute : « Ma spécificité effectivement c’est qu’en solo, vu que je n’ai pas de texte, je vais avoir beaucoup plus facile à jouer, que ce soit à Berlin ou à Leuven. Il n’y aura pas beaucoup de différence, même au niveau réception du public. J’en parlais avec Veence (Hanao), c’est clair que pour lui c’est plus compliqué… Tout est vraiment basé sur le texte et c’est plus difficile pour lui de rayonner dans d’autres endroits ou pays non francophones.“

Mais je pense quand même que les gens sont ouverts. Peu importe la langue, il y a un échange qui se crée. En fait, j’ai travaillé pendant des années avec un label qui s’appelle Tangram, qui est basé à Leuven. Et c’était vraiment que des flamands, j’étais le seul francophone de la bande. Et je me rendais compte qu’il n’y avait aucune différence, à part la langue, on était vraiment tous dans le même esprit.

La réception du public et l’accueil

LoKa and the Moonshiners : “Pour d’autres projets par le passé, on est plusieurs à avoir déjà joué en Flandre, et tout le monde est unanime, c’étaient des dates comme les autres ! Avec LoKa and the Moonshiners, ça sera notre premier concert là-bas, le 1/11 au Muziekclub N9. On s’en réjouit d’ailleurs. Le Muziekclub N9 a une super réputation et on est très heureux de partager l’affiche avec Leopard Skull et Flamingods.

 

LoKa and The Moonshiners, finalistes du Concours Circuit 2018 et eux aussi repérés sur la plateforme mycourtcircuit.be. Ils font partie de la sélection pour cette nouvelle édition de Tournée Générale. Ils proposent un tropical garage psych, freak folk et seront en concert le 1e novembre au Muziekclub N9 à Eeklo.

Julien de JAKOMO : “Dès nos débuts, on a fait quelques dates avec des organisateurs aussi bien néerlandophones que francophones (et bilingues) à Bruxelles, mais si je me souviens bien, notre première vraie date de l’autre côté de la frontière linguistique était à Liège (KulturA) en mars 2019. L’accueil était très chaleureux et il y avait pas mal de monde car c’était en support du groupe liégeois Showstar.”

 

Amenra travaille dur depuis vingt ans… En met succes ! Dès le départ, ils ont regardé au-delà des frontières nationales. À l’été 2018 et au printemps 2019, ils étaient en tournée aux États-Unis, accompagnés de leurs potes Neurosis.

 

Mais leurs concerts en Wallonie ça donne quoi ? Nous avons vérifié avec le guitariste Mathieu Vandekerckhove : “Si je ne me trompe pas, notre premier concert s’est déroulé à Liège. Quand et où exactement, je ne m’en souviens pas mais c’était dans un petit café avec une ambiance très punk. Je n’oublierai jamais ce concert : c’était en hiver, les lampes de mon ampli ont sautées à cause du froid. Heureusement j’ai pu emprunter l’ampli d’un autre groupe. Et pendant notre concert, un punk est monté sur scène et a commencé à pisser dans un seau juste à côté de nous. Donc on s’est pas pas vraiment sentis les bienvenus, mais pour moi, c’est certainement un souvenir spécial !

Nous jouons maintenant dans des salles plus grandes, et cela n’a rien à voir avec notre premier concert en Wallonie”, souligne Mathieu. “La Zone, Reflektor, l’Entrepôt, Dour, Durbuy Rock, Eden… On est à chaque fois soignés au petits oignons. Chez Amenra, nous travaillons dur. Et cela porte ses fruits au niveau mondial. Nous n’avons pas de frontières politiques ou géographiques.”

La Belgique dans son entièreté est venue à nous tout récemment. Nous sommes beaucoup allés jouer à l’étranger et ce, dès le début. C’est seulement lorsque nous avons sorti un album sur Amerikaanse Neurot Recordings que la Belgique s’est réveillée.

Le booking et les contacts

LoKa and the Moonshiners nous l’assure : “On démarche de la même manière. Comme ailleurs, ce qui peut faire la différence, c’est d’avoir les bons contacts. Mais surtout, il faut être bon sur scène.”

Julien de JAKOMO pointe le fait que leur “fanbase (principalement nos amis et leurs amis) est surtout ancré à Bruxelles et à Gand, donc quand on joue ailleurs nous sommes plus dépendant de l’organisateur pour ramener du monde, mais on commence à travailler avec un booker francophone qui nous trouve des bons plans pour commencer à nous faire connaître un peu de l’autre côté de la frontière linguistique.

Et les pros dans tout ça ?

Et les pros/salles dans tout ça ? 

Du côté du Reflektor, le programmateur Jean-Yves Reumont est plutôt satisfait de la balance entre groupes wallons et flamands : La proportion d’artistes flamands a toujours été bonne chez nous. La salle a d’ailleurs ouvert avec un concert d’Oscar & The Wolf et accueillera par exemple en plus de Tristan : The Black Box Revelation, Boogie Belgique, Yung Mavu, TaxiWars, Zwangere Guy, ou encore Compact Disk Dummies dans les prochains mois. ​Les réalités sont par contre vraiment différentes et un groupe qui a même énormément de succès en Flandre peut parfois avoir du mal à trouver immédiatement son public en Wallonie. Les résultats sont donc parfois contrastés… La plupart sont par contre demandeurs de se produire en Wallonie et au Reflektor. Nous trouvons donc généralement le bon accord pour permettre à ces concerts de se réaliser.”

Pour Silly Concerts, le son de cloche reste assez similaire, avec une petite subtilité toutefois : “On est content, mais ça reste très difficile en terme de vente de tickets car trop souvent les groupes flamands sont méconnus en Wallonie (même des plus gros calibres). Il n’y a pas d’aide, pas de support des médias wallons ou flamands pour ces groupes.” Les artistes flamands semblent également demandeurs de se produire à Silly, les organisateurs (Denis et Sam) recevant des demandes toutes les semaines. 

Et concernant leurs veilles respectives, elles semblent suffisantes ; les agents, le suivi de la scène belge via les différents réseaux et le bouche à oreille (un groupe conseillant d’autres groupes, par exemple) permettent aux programmateurs d’être généralement bien informés de ce qu’il se passe en Flandre !

Il y a d’ailleurs pas mal de salles de concert en Flandre avec une programmation solide ! Mais pourquoi y a-t-il si peu de groupes francophones? “Cela a beaucoup à voir avec le succès et la reconnaissance“, admet Patrick Bastien, programmateur chez N9 : «Les groupes francophones sont beaucoup moins connus en Flandre et il n’est pas facile pour nous de les programmer comme main act. En guise de support et première partie, nous sommes plus enclins à opter pour des groupes flamands, car nous espérons attirer d’autres personnes de cette manière. Mais il y a régulièrement des demandes de groupes wallons à venir jouer chez nous.

Et au niveau de la veille de ce qu’il se passe en Wallonie sur le plan musical? “Ce n’est en effet pas évident“, concède Patrick. “Nous découvrons généralement des groupes sur internet ou via des connaissances lors de concerts à Bruxelles. Nous connaissons particulièrement bien les groupes de Liège ou de Bruxelles… Mais si je peux déjà donner un conseil: une utilisation moins bonne de l’anglais ou du néerlandais dans les mails, par exemple, peut donner une impression pas toujours professionnelle. En tant que groupe ou artiste, assurez-vous que tout va bien à ce niveau-là.”


Toutpartout a soufflé ses 20 bougies cette année. Au cours de cette période, cette agence de booking s’est fait un réel nom sur le marché européen, avec une riche liste de groupes nationaux et internationaux : Kurt Vile ou Beach House, mais aussi des Belges comme Brutus ou BeraadGeslagen. Daan De Bruyne, booker chez Toutpartout collabore occasionnellement avec des organisateurs de l’autre côté de la frontière linguistique. “Il n’est pas toujours facile, même pour nous en tant que nom établi, de trouver des dates de concerts pour nos groupes“, note Daan.

L’été dernier, BeraadGeslagen a joué à La Nature et au Micro Festival. Cela lance généralement bien la machine parce qu’il y a également l’attention des médias. Mais nos chances de faire jouer certains artistes sont limitées et nous avons souvent recours aux mêmes contacts. S’il y a peu d’attention accordée aux artistes dans les médias, il est difficile de faire avancer les choses.”

Je dois aussi admettre que, en Flandre, nous sommes moins au courant de ce qui se passe de l’autre côté de la frontière linguistique. Nous ne suivons pas les blogs, la radio, la télévision et les médias aussi assidûment que du côté flamand. Les relations que vous développez au fil des ans aident à régler ces problèmes.

Visiter soi-même des endroits peut également être intéressant sur le long terme. Pourtant, je constate qu’il y a moins de salles qu’en Flandre et que d’autres budgets sont utilisés. En tant que booker, y compris pour les groupes internationaux, on se cantonne parfois qu’à la Flandre et Bruxelles et on oublie qu’il y a plus que cela… Quand tu ne peux booker qu’un seul show, tu choisis la solution la plus simple et tu optes pour ce que tu connais déjà bien.

Les expériences sont toutefois positives pour les groupes flamands en Wallonie : “La plupart des groupes sont vraiment contents ! Ils reçoivent un accueil chaleureux, les organisateurs travaillent vraiment avec beaucoup de dévouement et l’hospitalité est à la hauteur. Les artistes ont le sentiment qu’il existe un public avec lequel il y a moyen de bâtir quelque chose. Ils reçoivent souvent des compliments du public après leurs concerts.

Freins et conclusions

Les principaux freins

Fabien : “Même si on est dans le même pays il y a quand même énormément de choses qui sont divisées, notamment les médias. Donc tu peux avoir une bonne fanbase développée dans une partie et pas de l’autre. Il y a quand même une frontière malgré tout. A ce niveau-là, ça peut être compliqué de remplir des salles.

L’équipe de Silly confirme : Denis déplore par exemple le manque de relai dans les médias flamands pour les dates en Wallonie, alors que les groupes sont diffusés sur leurs ondes. L’équipe pointe également le fait que “le manque de public et le risque financier restent des freins en soi… Même si les groupes flamands font un gros effort point de vue du cachet artistique. Et il n’y a rien à faire, la Flandre et la Wallonie restent deux pays culturellement parlant… D’où l’intérêt des projets subventionnés tels que Tournée Générale.

Cedric de JAKOMO : “Pour les petits groupes ou des artistes débutants il y a encore des vraies frontières. En Belgique il y a une vraie frontière linguistique et politique, et à cause de ça c’est plus difficile de trouver où jouer des shows en Wallonie. Ce que je trouve malheureux, parce que je me sens belge et que j’aimerais jouer partout et trouver des shows comme manager en Wallonie. Selon moi, la plupart des groupes flamands jouent d’abord un show aux Pays-bas avant de jouer en Wallonie. Mais JAKOMO, à cause de la composition bilingue du groupe, a joué d’abord un show en Wallonie.

Les chances que vous jouiez à l’étranger ou juste le fait de traverser la frontière linguistique sont également liés au succès du groupe et à la force de votre réseau. Si un groupe a un booker ou un manager qui possède un vaste réseau international, il sera plus facile pour eux d’organiser un concert à l’étranger ou au-delà des frontières linguistiques.

Pour Mathieu d’Amenra : “En réalité, je pense que mon français est le plus gros obstacle à jouer de l’autre côté de la frontière linguistique. Mais c’est de ma faute. Heureusement, la plupart des gens parlent anglais. En fait, nous sommes toujours bien reçus dans le sud du pays. Il y a toujours une bonne ambiance et nous nous sentons vraiment les bienvenus.

Selon Julien de JAKOMO, “la difficulté principale pour jouer d’un de l’autre côté de la frontière linguistique, se pose dans le carnet de contacts limité, je pense. Avec JAKOMO, on a étudié dans des cercles plutôt néerlandophones et du coup on se retrouve plus en contact avec des organisateurs néerlandophones. Notre réseau est moins large côté francophone.

Fabien rajoute : “Et sans faire de généralités bien sûr, on peut quand même sentir une forte différence, dans la manière de gérer l’argent de la culture.” 

Le mot de la fin ?

Alors que retirer de tout cela ? Outre les composantes institutionnelles, une réflexion et travail de fond concernant les médias en Belgique semble indispensable… Connaître les programmes et services d’aide des deux côtés de la frontière linguistique semble également une bonne piste. Mais pour les musicien·ne·s et les artistes, il s’agit surtout de réussir à placer son projet dans des réseaux adéquats et opportuns afin de le développer au mieux. Et de manière générale, se déplacer, se nourrir, se rencontrer et essayer d’aller plus loin ensemble : voilà un conseil qui restera toujours d’actualité ! Eendracht maakt macht !

Pour Sam de Silly Concerts : “Je dirais aussi qu’il faut absolument continuer des projets de collaborations et installer des choses sur la durée, un ou des événements vraiment lourds”.

Cedric de JAKOMO termine quant à lui sur une note optimiste : Heureusement la musique est plus grande et plus forte que des frontières linguistiques et politiques ! Alors je suis plutôt optimiste que les deux scènes n’en deviendront plus qu’une dans le futur !

Sur ces belles paroles, nous vous donnons rendez-vous le 1/11 au N9 pour soutenir LoKa & the Moonshiners, le 2/11 chez Silly Concerts pour (re)découvrir Sunflower et SONS et le 6/11 au Reflektor pour applaudir Tristan !

ARTICLES SIMILAIRES