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23-11-2018

Un esprit musicien dans un corps sain

A 73 ans, Eric Clapton alias Dieu souffre de problèmes de santé moins dus à son âge et à ses excès de jeunesse qu’à la pratique de son art. Le musicien peut en effet lui aussi collectionner les maladies professionnelles. La bonne nouvelle étant que la médecine les considère désormais sérieusement.

Le cliché est tenace : le musicien dort peu, mange mal, pratique le sexe hasardeux, consomme des drogues un peu trop chargées de perlimpimpin et meurt jeune, souvent entre 27 et 55 ans, suicidé ou cancéreux. La vie rock and roll l’exige : vivre vite, ne jamais vieillir. Sauf que nous sommes en 2018 et que des Rolling Stones, quelques Who, quelques Led Zeppelin, deux Beatles et quelqu’un comme Eric Clapton vivent aujourd’hui plus ou moins paisiblement leur troisième âge. Avec des bobos typiques de la septantaine mais aussi quelques handicaps plus professionnels. Prenons le cas de Clapton, né en 1945 : « je deviens sourd, j’ai des acouphènes et mes mains fonctionnent à peine », avouait-il au magazine Médecine des Arts, il y a quelques mois. Et ça, il ne le doit pas à sa vie trempée dans l’excès rock & roll : dès 1987, Clapton a en effet arrêté de boire et de noyer son pif dans la schnouffe. Serait donc ici plutôt mise en cause la pénibilité même du travail de musicien, les guitaristes vieillissants partageant avec les caissières de supermarché une grande propension à l’arthrite de poignet et aux douleurs dans les mains.

Lire Médecine des Arts, le magazine comme le site, est une expérience enrichissante. On peut notamment y apprendre que Céline Dion souffre de béance tubaire, une maladie rare de la trompe d’Eustache qui a pour effet secondaire d’entendre sa propre voix et sa respiration résonner de façon excessive dans les oreilles (quelle horreur pour Céline!). On y parle beaucoup de troubles musculo-squelettiques, de dos en compote, de surdité et d’acouphènes, mais aussi de la capacité vitale pulmonaire des trompettistes et du surpoids de certaines chanteuses. Bref, s’il y a bien une chose à retenir de ces lectures, c’est que la santé du musicien est désormais en fait très sérieusement prise en compte. Des médecins, des kinésithérapeutes, des posturologues et des ergonomes s’y intéressent de près et ce n’était pas franchement le cas il y a encore quelques années, où les médecins de musiciens étaient surtout censés soigner les cirrhoses, la syphillis et les sinus détruits par la cocaïne.

Il ne faut pas faire l’erreur de généraliser mais le musicien d’aujourd’hui mène probablement une vie plus saine que ses ancêtres des années 50 à 2000. On sait par exemple que beaucoup de musiciens contemporains de métal ne mangent plus de chauve-souris, vu qu’ils sont végétariens. La scène étant aujourd’hui quasi la seule façon de gagner de quoi vivre, on l’aborde désormais moins comme un prétexte à la défonce que comme le job que c’est fondamentalement, avec donc aussi ce que cela exige de sérieux et d’efficience physique. L’environnement global est également beaucoup plus contrôlé : beaucoup de salles de concerts sont interdites à la cigarette, les niveaux sonores y sont légiférés, les horaires plus stricts… Le musicien ne génère même plus autant d’enthousiasme adolescent qu’avant, ce qui lui réduit drastiquement les risques de MST.

La révolution food du début des années 2000 ayant installé de nouvelles habitudes alimentaires dans les consciences, on a aussi noté tout autour du monde une constante amélioration du catering. Pour peu que vous soyez un tantinet connu et donc bankable, c’est l’adieu aux pizzas, chips, charcuteries industrielles, fromages en carton et autres macaronis au micro-onde ! Désormais dans un contexte de concurrence féroce, les organisateurs et surtout les festivals mettent en effet généralement un point d’honneur à bien accueillir les musiciens, du moins les têtes d’affiche, et  bien accueillir est souvent synonyme de bonne bouffe. Aux Vieilles Charrues, en France, le plateau de fruits de mer est ainsi devenu légendaire.

Bien entendu, les excès débiloïdes et la vie rock & roll existent toujours. Le fait est qu’ils relèvent de penchants personnels, de la psychologie, bref, de quelque-chose sur lequel il reste difficile de travailler, surtout si la personne ne se sent pas malade et considère ce train de vie comme plutôt fun. Sur quoi la médecine peut en revanche oeuvrer, y compris au niveau préventif, relève par contre de problèmes beaucoup plus répandus et à priori plus simples à traiter : l’exposition au bruit, la répétition de gestes mécaniques, les problèmes osseux dus aux longs trajets inconfortables, la lourdeur du matériel et la difficulté de le transporter, les horaires décalés et les jetlags éventuels, le sommeil difficile et fragmenté… Ce qui est drôlement moins rock & roll qu’une paroi nasale de métal ou la goutte à 32 ans mais faciliterait quand même pas mal la pratique quotidienne de l’art et du gagne-pain des musiciens, ces potentiels malades comme les autres.

Serge Coosemans

(c) Picture from Clash Magazine

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