Mais où en est donc l’emploi dans le secteur musical en ce début d’année ? Entre hausse des coûts, intelligence artificielle, évolution du public et volonté de concilier vie privée et vie professionnelle dans un secteur qui reste un « métier passion », les lignes bougent.
Lorsque la Ferme du Biéreau s’est séparée de sa cheffe comptable, la salle de concert située à Louvain-la-Neuve s’est trouvée confrontée à un dilemme : fallait-il la remplacer ou pas ? « Un mi-temps nous coûte 30 000 euros. Pour que ce soit rentable, il faut donc qu’il nous rapporte plus », explique Gabriel Alloing, directeur du lieu. Et c’est là que le bât blesse : augmentation des coûts des charges, indexation des salaires, difficultés à faire le plein de public lors de certains événements, les organisateurs de concert en Fédération Wallonie-Bruxelles sont aujourd’hui confrontés à une série de défis mettant à mal leur modèle économique.
Dans ce contexte, parfois, c’est l’emploi qui trinque. A la Ferme du Biéreau, qui emploie aujourd’hui 12,5 équivalents temps-plein, le choix a été vite fait : la structure a décidé de ne pas remplacer la cheffe comptable. Et de passer à la place par un prestataire de service extérieur ainsi que par… l’intelligence artificielle pour certaines tâches comptables. « Nous avons fait des économies sur ce métier ‘connexe ‘, ce qui nous a permis de préserver les emplois artistiques, qui n’ont pas toujours été les mieux traités dans le secteur », continue Gabriel Alloing.
Si le recours à l’IA n’est pas monnaie courante, cet épisode souligne en tout cas un fait : alors que le secteur culturel semble revenu à un fonctionnement stabilisé depuis la fin de la crise du Covid-19 et que de nouveaux contrats-programmes – souvent revalorisés – sont en vigueur depuis 2024, ses marges de manœuvre restent étroites, faisant de l’emploi un enjeu majeur – et parfois une variable d’ajustement – pour l’ensemble des organisateurs de concert en Fédération Wallonie-Bruxelles.
Plus d’activités à gérer
Chaque année, l’asbl Court-Circuit réalise une enquête auprès de ses membres afin de dresser un état des lieux de la diffusion des musiques actuelles, tant en salles que dans le cadre de festivals. Les résultats permettent de dégager quelques tendances, même si elles sont à mettre en guillemets : pour l’année 2024, seules 44 des 70 structures adhérentes ont transmis leur données à l’asbl. Et de grosses cylindrées comme Le Botanique ou Mons Arts de la Scène ne sont devenues membres de Court-Circuit qu’en 2025. Leurs données ne sont donc pas reprises dans le rapport, qui sera publié prochainement.
On y observe néanmoins une augmentation du nombre d’emplois salariés, passant de 122 en 2023 à 218 en 2024, contre 3024 bénévoles. L’enquête fait ainsi mention de 188 emplois salariés dans les structures gérant des concerts en salles et 30 emplois dans les structures gérant principalement des festivals. Une progression à relativiser, tant les périmètres diffèrent d’une année à l’autre (46 structures répondantes en 2023 contre 44 en 2024). Dans le même temps, le nombre d’événements continue d’augmenter (1742 en 2023, 1826 en 2024 ), signe pour beaucoup de structures d’une nécessité de multiplier les sources de revenus. « Nous nous retrouvons parfois avec beaucoup plus d’activités gérées par seulement un peu plus de personnes », analyse Gabriel Alloing. Une situation qui se traduit concrètement par une intensification du travail et une pression accrue sur les équipes.
C’est d’ailleurs un autre élément souligné par le rapport publié en 2023 : la montée en puissance des activités complémentaires. Et s’il y a bien une structure qui incarne cette tendance, c’est le festival LaSemo. « Nous avions une édition annuelle, explique Samuel Chappel, fondateur et directeur du festival. Mais nous nous sommes vite rendu compte qu’il était précaire et compliqué de travailler sur un événement ponctuel. » Outre les risques liés à un éventuel « four » dû à une météo capricieuse ou un public volatil, le problème était également lié à l’emploi. «
Avec un festival, il y a beaucoup de travail à certains moments, moins à d’autres. Il faut donc soit des profils de travailleurs polyvalents, soit des freelance, soit des personnes qui acceptent de travailler parfois peu. On se retrouvait ainsi avec des gens qui officiaient parfois à 1/5ème temps, puis à 4/5ème… Cela générait de la précarité.» Pour surmonter cette difficulté, l’équipe du LaSemo s’est donc lancée dans d’autres activités, comme un spectacle de cabaret, un festival d’arts de rue (Namur en Mai) ou encore un projet d’accompagnement des opérateurs culturel dans leur transition vers une création durable. Plusieurs asbl ont été créées, dont une asbl de mutualisation qui emploie l’ensemble de la vingtaine de travailleurs et travailleuses à l’année partagé(e)s par les structures. « Cela nous a permis de stabiliser et de spécialiser l’emploi. Et d’aller chercher des profils spécialisés, comme des graphistes, des personnes chargées des subsides, sans passer par des agences ou des freelances », souligne Samuel Chappel.
Mais ce type d’organisation ne s’impose pas partout. Du côté des Francofolies, qui restent un festival annuel, le recours aux indépendants est massif, alors que la structure emploie 5,5 ETP en interne. Problème : beaucoup de techniciens freelance ont quitté le métier lors de la crise du Covid-19. Ce qui les a rendus plus coûteux qu’auparavant. « La rareté des techniciens a fait que les prix ont fort augmenté : ingé son, régisseur technique, même les backliners. Les prix pour des freelances ont parfois grimpé de 160% », explique Yoann Frédéric, directeur des Francofolies. Une évolution qui pèse directement sur les budgets, dans une structure qui, il y a dix ans, comptait en interne « plus du double de travailleurs ».
Un métier passion ?
Comment expliquer cette situation ? L’ensemble des structures interrogées décrivent les mêmes phénomènes : des frais de fonctionnement plus coûteux, des salaires en hausse constante suite à l’indexation, un public qui se raréfie, des dépenses artistiques et des coûts de programmation en hausse. « Au Botanique, le budget artistique représente 30% du budget. Si on monte plus haut, on ne pourra pas payer les autre travailleurs », explique Frédéric Maréchal, directeur général et artistique du Botanique et de ses 52 ETP.
Si, on l’a vu, le nombre d’événement organisés a augmenté, le nombre de groupe présents sur scène tend à diminuer. Il serait passé, selon le rapport 2024, de 15877 en 2023, à 11046. En lien avec cela, Samuel Chappel décrit des groupes ayant l’impression « que le public veut des shows de plus en plus compliqués. Là où on avait auparavant une tête d’affiche qui venait avec une camionnette, on a maintenant quatre tour bus et un semi-remorque pour la technique ». Une situation qui contraint les structures à être « plus staffées ». Et qui a aussi un effet sur les cachets de têtes d’affiche gourmandes financièrement ce qui, par effet ricochet, a un impact sur le salaire des artistes « découverte » dès lors souvent moins payés. Et sur le nombre de groupes qu’une structure peut se payer…
Il faut dire que ces mêmes structures semblent en avoir bien besoin, de ces têtes d’affiche. Toutes décrivent un public de plus en plus versatile, moins présent, attiré par l’effet « Wow » en provenance des réseaux sociaux et moins enclin à la découverte. Une autre épine dans le pied des organisateurs de concert, et donc dans celui de leur emploi « interne » potentiel, hors freelance. Un emploi dont elle ont pourtant plus que besoin dans ce qui reste « un métier passion » d’après Fréderic Maréchal, induisant souvent des horaires compliqués et une charge de travail pouvant devenir ponctuellement harassante. Ce qui constitue un autre enjeu, à une époque où les revendications d’une meilleure conciliation travail/vie privée se font de plus en plus audibles au sein du secteur. « Il est tout à fait normal que ces questions relatives à la santé mentale soient plus présentes qu’avant, conclut Yoann Frédéric. Les équipes actuelles, avec les nouvelles génération, acceptent encore d’enchaîner des horaires pas possibles à certain moment. Mais en contrepartie, elle demandent plus de flexibilité dans les horaires en période plus calme…
Article rédigé par Julien Winkel