.06 octobre 2019
Par Quentin Anciaux

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Les revenus de la musique et l’indispensable streaming

Diversifier ses revenus reste une des principale préoccupation des musicien.ne.s. La numérisation de la musique amène bon nombre de perspectives. Mais sont-elle économiquement intéressantes ?

Imaginez la difficulté, nous sommes en plein dans les 90’s. Vous répétez dans le garage de vos parents, votre musique est géniale et votre première démo vient d’être enregistrée sur CD, ce qui représente le summum de la modernité. Jusque là tout roule. Il ne reste plus qu’à vous faire entendre par votre public. A moins qu’un label repère votre démo et ne la passe à un programmateur radio, vous avez peu de chances de vous faire remarquer plus loin que votre ville et sa salle des fêtes.

L’arrivée d’Internet va chambouler tout un marché et la façon dont il fonctionne. Véritable outil de démocratisation, Internet va permettre au plus grand nombre de se faire entendre partout dans le monde sans avoir besoin de l’aide ou de la permission de personne. De personne ? Vraiment ? Car s’il a permis à tout un chacun d’offrir au monde ses créations, Internet aura aussi révélé au grand jour toutes les inégalités d’un système supposé égalitaire.

Pour mieux comprendre ce qui se trame sur la toile, un peu de recul est nécessaire. Avant de dire que «c’était mieux avant», ça vaut quand même le coup de jeter un œil dans le rétro pour se rappeler comment c’était avant. On appelle donc à la barre un témoin privilégié de l’époque. Steve Albini représente pour une certaine frange du secteur musical indépendant, l’archétype du musicien underground débrouillard et talentueux. Véritable couteau suisse, Steve Albini a tour à tour été musicien, programmateur radio, manager, gérant d’un label… souvent le tout à la fois. Il possède aujourd’hui un studio dans lequel ont été enregistrés quelques albums majeurs du rock des années 90. Souvent invité dans des colloques et conférences, Steve Albini s’exprimait en 2014 sur l’ère pré-internet de l’industrie musicale: «Pour se donner un repère économique, on pouvait – en 1979 – acheter un 45t pour un dollar, un nouvel album pour 5, payer l’entrée d’un concert dans un club pour un dollar, dans un stade pour 7 (…). Notez au passage la relative parité entre le prix des concerts et des disques. Plus tard, dans les années 90, l’inflation progressive a rendu les disques plus chers à l’achat, alors qu’ils étaient toujours le principal moyen d’écouter de la musique. Toute l’industrie dépendait alors de ces ventes qui, elles-mêmes, dépendaient de l’exposition. Les groupes signés sur de grosses maisons tournaient afin de promouvoir leurs disques, tandis que les labels leur offraient un support logistique et promotionnel pour les maintenir sur la route, ce qui impliquait tout un réseau d’agents, de managers, de roadies, et de promoteurs. Les dépenses étaient considérables.» Le nombre d’intermédiaires était démesuré, chacun d’entre eux devait toucher sa part du gâteau, les musiciens étaient les derniers de la file.

La démocratisation d’Internet, l’immédiateté que cet outil permettait a également rendu la musique disponible sans limite, presque entièrement gratuite. « Les grosses maisons de disques n’ont pas considéré la distribution digitale comme un business rentable, donc elles l’ont ignorée et laissée aux hackers comme au public. » Les personnes qui préféraient déjà le côté pratique du CD ont encore plus privilégié le format digital et ses fichiers compressés «qu’elles pouvaient télécharger, streamer, écouter sur YouTube, ou partager en ligne avec quelques amis. En un claquement de doigts, la musique autrefois rare, chère, et uniquement disponible sur support physique, est devenue gratuite et disponible partout. » D’un point de vue promotionnel, l’impact était énorme puisqu’en un simple clic il était possible de se faire entendre partout dans le monde, jusque dans les coins les plus reculés. Reste que dans l’équation financière, jamais les groupes et les musiciens n’ont été pris en considération. Cependant, le problème de la répartition des revenus ne date pas d’hier. Il existait déjà largement à l’époque de gloire du support physique. Là où le bât blesse, c’est qu’à partir du moment où les modes de consommation ont fondamentalement changé, le modèle de redistribution a continué à fonctionner sur un système en total décalage avec une juste représentation de la rémunération.

Tout le monde s’accorde sur le fait que le streaming, c’est bien mais que sa monétisation ne satisfait clairement pas l’économie de l’industrie musicale. 

En 2015, le Syndicat National de l’Edition Phonographique (SNEP) révélait que pour un abonnement Spotify d’un mois d’une valeur de 9,99€, 4,57€ allaient aux producteurs, 1,96€ à la plateforme, 1€ pour les droits d’auteur, 1,99€ de TVA et 0,46€ aux interprètes et autres créateurs. En d’autres termes, 9,99€ pour avoir accès à un catalogue que jamais une seule étagère à disques ne saurait contenir. Mis bout à bout, il faudrait 16 millions d’années à une personne pour écouter l’intégralité du catalogue Spotify en 2018. Si on regarde l’autre côté par contre, on s’aperçoit que lorsqu’on ventile tous les abonnements sur le nombre d’artistes écoutés, un artiste ne touche que 0,00397€ par écoute. Spotify tire ses revenus des abonnements payants et de la publicité dans son offre gratuite. Pourtant le géant suédois le jure, il reverse 70% de ses revenus aux ayants droit, c’est-à-dire aux labels, aux producteurs, distributeurs, éditeurs… et pour finir aux artistes. Le problème, c’est que certains artistes sont liés par des contrats d’un autre temps à leurs maisons de production. Cela crée des situations où un artiste ne touchera que 10% de ce que va toucher le label, qui ne touchera lui-même qu’une partie des 70% redistribués. Malgré son emprise sur le marché, la compagnie suédoise n’est toujours pas rentable. Dans ce cas de figure, et lorsqu’il faut distribuer des dividendes à des actionnaires, payer les sociétés de perception et les producteurs, il est difficile d’imaginer que la valeur dégagée pour les artistes occupe une place prépondérante.

Le streaming n’a pas tué la musique. A l’inverse, il n’y a jamais eu autant de musique qu’au jour d’aujourd’hui et accuser les plateformes reviendrait à s’en prendre à la mauvaise personne. La solution unique n’existe pas. Elle résulte d’un ensemble d’actions dont très peu sont en réalité dans les mains des musiciens. Payer moins pour avoir plus semble devenir une doctrine actuelle. Dans cette optique, il est impossible de créer un univers favorable à un développement sain pour un secteur dont les principaux acteurs sont finalement ceux qu’on entend le moins à la table des discussions. Il ne faut pas oublier que la streaming n’en est qu’à une phase de son «adolescence» et continue de se développer. Les marges de revenus ne cessent de croître et, si les intentions restent les mêmes, on peut espérer un futur meilleur pour les musiciens. Qui plus est, de plus en plus de plateformes se dirigent vers un modèle en pair à pair où les intermédiaires n’interviennent quasi plus et où les artistes sont les décideurs. Alors, il n’est pas interdit d’écouter de la musique en ligne et tout nous encourage à le faire mais la musique n’est pas née avec la distribution online. A côté de cela, on aurait presque tendance à l’oublier mais la musique existe encore bel et bien sur scène, là où la rencontre se fait.

 

Cet article est un extrait de « Revenus de la musique : des milliards ou des cacahuètes ? » paru dans le cahier d’éducation permanente « Musicien.nes : quelques réalités du métier » publié par le service d’éducation permanente de SmartCoop et disponible dans son entièreté sur www.smartbe.be 

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