Dans les coulisses des concerts, le travail change de tempo

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Les semaines de 60 heures et les sacrifices au nom de la passion font de moins en moins recette. Dans les salles et festivals de musique, les travailleur·euses réclament davantage d’équilibre tandis que les organismes employeurs doivent composer avec des coûts en hausse et des marges de manœuvre limitées.

« Un triple looping. » Lorsque l’on demande à Yoann Frédéric de définir les conditions de travail en plein cœur du festival des Francofolies, il n’y va pas par quatre chemins. « Durant l’année, on avance à un rythme de petit train. Mais trois mois avant le festival, cela commence à s’accélérer, jusqu’aux Francofolies elles-mêmes où toute notre année se joue sur une semaine. » Travail sous adrénaline, imprévus, stress, horaires délirants, le directeur des « Francos » liste ce que lui et ses collègues endurent une semaine tous les ans ; une semaine cruciale où l’équilibre financier de l’événement se joue. « Il faut clairement une certaine résistance à la pression, voire une appétence pour celle-ci. En tout cas, c’est ce qu’on se raconte », ironise-t-il.

C’est un lieu commun : peu fortuné, le secteur de la musique a longtemps proposé de métiers « passion » où l’on ne comptait pas ses heures et pour lesquels les employeurs « misaient sur l’attractivité exercée par le fait de travailler dans l’industrie musicale, plutôt que sur les salaires, pour attirer des travailleurs », détaille Yoann Frédéric. Si cette description conserve une part de vérité, le secteur semble toutefois évoluer. Les jeunes générations sont plus sensibles à la conciliation vie privée/vie professionnelle, les artistes se montrent parfois plus exigeants au niveau des cachets et certaines équipes, aux commandes depuis parfois des décennies, commencent à ressentir le poids des ans. Au point d’inverser la tendance ?

Changement de cap

Travailler dans le monde des concerts suppose donc d’accepter une forte dose d’imprévu et de pression. « C’est vivant », concède Gabriel Alloing, à la tête de la Ferme du Biéreau. Pour autant, cette « vie » n’est pas vécue de la même manière par tous les travailleurs. Certains s’en trouvent transcendés. D’autres, au contraire, seraient « terrassés » par cette situation, explique Samuel Chapel, fondateur et directeur du festival Lasemo. « Quand on tombe sur des travailleurs qui pensent que ça va aller et puis qui se rendent compte à l’usage que cela ne leur convient pas, c’est parfois compliqué », témoigne-t-il.

Pour autant, les choses sont peut-être bien en train de changer. Les équipes qui portaient les projets de salles ou des festivals depuis parfois des décennies prennent de l’âge. Et depuis quelques années, et pas que dans le secteur musical, les nouvelles générations de travailleurs semblent plus enclins à vouloir combiner vie privée et vie professionnelle de façon plus harmonieuse, tout en portant une attention particulière aux questions de santé mentale. « Il y a clairement eu une évolution des attentes, que ce soit chez nos employés ou nos prestataires, constate Samuel Chapel. On est dans un engagement où il y a un rapport différent au travail. Il y a quinze ans, les semaines du Lasemo, les collègues restaient au boulot jusqu’à 22h00. Aujourd’hui, c’est fini. » En France, une enquête réalisée par Ipsos en 2024[1] montrait ainsi que l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle restait le premier critère utilisé par les 18-28 ans pour choisir de rejoindre ou non une entreprise, 80 % d’entre eux estimant qu’il s’agissait d’un critère primordial ou important. Et on ne parle là que d’une enquête parmi d’autres…  « Il faut donc faire les choses autrement », analyse Samuel Chapel. Autrement ? Le directeur du Lasemo évoque une meilleure organisation, plus d’anticipation à coup de rétroplannings ambitieux. Du côté des Francofolies, Yoann Frédéric met en évidence le télétravail, qui a permis une plus grande souplesse au niveau de l’organisation des horaires. « Les travailleurs sont prêts à faire des heures pas possibles pendant un mois. Mais si pendant les périodes plus calmes je leur interdis d’aller chercher leurs mômes à l’école à 16H, je me ferai recevoir », témoigne-t-il.

L’équation financière

Cette évolution des attentes intervient au moment même où les employeurs voient leurs marges financières se réduire. L’augmentation actuelle des charges joue un rôle important dans ce phénomène. Et l’indexation automatique des salaires met également les opérateurs sous pression. « Pour les salariés, c’est plaisant, mais pour nous c’est compliqué », témoigne Gabriel Alloing. Le tout pour des salaires qui restent relativement modestes. Dans les faits, la plupart des salles et festivals interrogés relèvent de la commission paritaire 329.02, celle du secteur socioculturel. Plus protectrice que la commission paritaire 304, dédiée au spectacle vivant et à laquelle émargent également certains travailleurs de nombreux membres de Court-Circuit, elle ne garantit cependant pas non plus le Nirvana au niveau salarial. « La CP 329.02 propose des salaires corrects, mais pas dingos non plus », admet d’ailleurs Gabriel Alloing. Quant à la 304, « il s’agit d’une commission paritaire disparate qui reprend des opérateurs issus de plusieurs secteurs (théâtre, chorégraphie, etc., NDLR). Il est donc compliqué de conclure des conventions collectives transversales, ce qui rend la CP peu protectrice, explique Marc Scius, coordinateur Transcom Culture à la CSC. Il existe de plus des conventions pour les francophones ou les néerlandophones, celles prévues pour ces derniers étant plus avantageuses ».

Mais il n’y a pas que les salaires « internes » qui mettent les employeurs sous tension. Là où certains techniciens freelance acceptaient autrefois de travailler – beaucoup – pour un montant quasi forfaitaire, ils sont de plus en plus nombreux à fonctionner différemment. « Avant, on trouvait des prestataires qui prestaient des horaires énormes pour des tarifs bas, explique Samuel Chapel. Aujourd’hui ils sont plus chers, et dès que l’on dépasse les horaires convenus, ils facturent à nouveau. »

Enfin, côté artistes, l’ensemble des opérateurs à qui nous avons pu parler souligne les exigences salariales de plus en plus marquées des têtes d’affiche, au détriment, parfois, des plus petits artistes qui doivent se contenter de grapiller les miettes et qui seraient bien en peine de contester quoi que ce soit, si l’on en croit Marc Scius. « Les CP prévoient aussi des barèmes pour les musiciens. Mais pour eux, il semblerait compliqué de contester le cachet qu’on leur offre si d’aventure il était inférieur à ce qui est prévu. Le culturel, c’est un petit milieu et ils risquent de se faire ‘blacklister’ » si jamais ils se plaignent. Ils ne joueront plus jamais nulle part… »

Comment expliquer ces exigences de la part des têtes d’affiche ? Pour Samuel Chapel, c’est simple : dans un univers des concerts où le public se fait de plus en plus volatil, où celui-ci est plus que jamais en recherche de « gros » noms, « les têtes d’affiche savent que l’on a besoin d’elles ». Ambitieuses, celles-ci sont aussi de plus en plus en demande de conditions techniques de pointe. « Cela a un impact énorme, témoigne Sandrine Demolin, directrice générale de W:Hall, un centre culturel situé à Woluwe-Saint-Pierre qui organise une vingtaine de concerts par an sur un total d’un peu plus de 80 événements. On peut avoir 7000 euros de cachet pour un artiste et 5000 euros de frais techniques. Il arrive que certains artistes demandent par exemple tel ou tel spot et qu’ils ne l’utilisent pas… »

Dans ce contexte, les marges de manœuvre des employeurs ne sont pas énormes. Il leur reste soit à multiplier les activités avec un nombre de travailleurs équivalent, avec ici encore un impact potentiel sur les conditions de travail, ou encore à augmenter le prix des places. Car du côté des subsides, la situation n’est pas rose. En 2026, les contrats-programmes n’ont pas été indexés. Et pour ce qui concerne les autres aides à l’emploi, une réforme est parfois attendue, comme pour les APE. Une source d’angoisse pour les employeurs alors que ces aides sont souvent cruciales. « Si on devait perdre un ACS, ce serait la catastrophe », explique ainsi Sandrine Demolin.

Du côté du Lasemo, une autre solution existe : les bénévoles. Au nombre de 100 au cours de l’année, le nombre se monte à 1000 durant le festival. « On leur demande de travailler six heures par jour durant le festival, et le reste du temps ils peuvent aller voir les concerts. C’est ça leur rémunération, c’est une sorte de troc », détaille Samuel Chapel. Et il faut croire que ça fonctionne : chaque année, le Lasemo trouve facilement l’ensemble de ses bénévoles. « On était persuadés que ça ne tiendrait pas, mais ça tient. Il y a une belle énergie », se réjouit Samuel Chapel. Comme quoi, le côté « passion » est peut-être encore bien présent dans le secteur, qu’importe, parfois, le statut des travailleurs et leurs conditions de travail…

Texte : Julien Winkel

Pour en savoir plus sur les barèmes salariaux dans le secteur musical :

Voir aussi l’article sur « L’emploi dans les musiques actuelles »

[1] Observatoire sociétal des entreprises, Quel rapport la Gen Z entretient-elle avec l’entreprise ?, Ipsos, Juin 2024

17 juin 2026

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David Dehard

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