Les musiques actuelles cassent les frontières : projets internationaux en Europe et ailleurs

Accueil / Ressources / Les musiques actuelles cassent les frontières : projets internationaux en Europe et ailleurs
La musique en Fédération Wallonie-Bruxelles se pense aussi au niveau européen et au-delà. Réflexions sur les questions de mobilité, d’échanges artistiques, des bonnes pratiques et zoom sur quelques initiatives transfrontalières.
Texte : Julien Broquet

Cette année, lors du festival de showcases Emerge! organisé par l’Eden à Charleroi le 10 avril, Wallonie-Bruxelles Musiques lance le Parcours France Découverte. Un programme destiné aux jeunes professionnels (management, booking) et aux artistes autogérés. Des projets qui ne sont pas encore tout à fait prêts à l’exportation mais qui disposent déjà des bases nécessaires à la construction de stratégies internationales. « C’est un de nos gros problèmes en Wallonie et à Bruxelles. On manque daccompagnant·es, commente le directeur de WBM Julien Fournier. Du coup, c’est un peu notre rôle de favoriser la structuration des nouveaux arrivants. On a engagé quelqu’un qui va en suivre tout au long du programme. Établir un diagnostic de qui ils sont, de ce dont ils ont besoin, de ce qu’ils doivent développer et du genre d’artistes qu’ils veulent programmer… »

Le but est de leur suggérer des rencontres. De leur organiser un parcours (Emerge!, Strasbourg Music Week, Crossroads, Micro), pour leur permettre de rencontrer le Nord et l’Est de la France et ainsi favoriser le développement interrégional. « C’est le premier développement international. Il est important. Il permet de structurer les personnes dans leur métier. De comprendre comment fonctionner pour pouvoir grandir… Il faut d’abord commencer par des territoires avec lesquels on de la proximité culturelle. Où il est facile de se rendre et dont il est facile de revenir. En termes économiques aussi, c’est beaucoup plus intéressant. Parce que tu peux faire l’aller-retour sur la soirée. Tu n’as pas besoin d’un hôtel. Tu peux y aller avec ta bagnole. Et t’es là pour donner à manger à ton gamin le lendemain. C’est intéressant dans la vie d’un artiste. C’est un peu la version light de l’exportation. »

« L’idée avec la Strasbourg Music Week et Crossroads (Roubaix), poursuit Nathalie Delattre de L’Eden, c’est aussi de réfléchir ensemble pour essayer de proposer un échange d’artistes. »

« Beaucoup de choses sont organisées pour favoriser leur mobilité, reprend Julien Fournier. Je pense aux Music Moves Europe Awards… Mais aussi à pas mal de structures qui mettent en connexion des personnes actives dans différents secteurs de la musique en Europe. Des organisations professionnelles européennes comme EMMA qui rassemble des managers. Liveurope  fondée et coordonnée par l’AB, qui réunit des salles un peu cool, ou encore à un organisme comme De Concert! qui regroupe des festivals. Eurosonic financé par l’Europe favorise les rencontres et la présentation de nouveaux artistes à des acheteurs, des organisateurs. Là où le programme qu’il chapeaute, l’European Talent Exchange permet à des festivals de pouvoir sélectionner des artistes européens et d’être aidés pour les faire jouer. »

Il existe aussi d’autres regroupements centrés autour de genres musicaux comme l’EJN, l’European Jazz Network. « C’est une manière de comprendre les projets européens. Des organisations professionnelles en partie financées par l’Europe qui permettent aux secteurs de mieux fonctionner. Généralement à travers une meilleure mobilité des artistes et des acheteurs. »

WBM a cofondé une autre organisation professionnelle : l’European Music Exporter Exchange (EMEE). L’EMEE est une asbl composée de 28 bureaux nationaux et régionaux d’exportation de musique. « Elle nous permet d’échanger sur nos pratiques. De mettre en place des fonctionnements en commun et des actions communes auprès des opérateurs. En gros, WBM s’inscrit dans une trentaine d’événements par an en moyenne. Et il y en a peut-être trois qui ne concernent pas lEurope. »

WBM n’est pas impliqué dans Propulsion. Programme d’accompagnement et accélérateur de carrière dans la région du Grand Est, du Luxembourg, de la Belgique et de la Suisse Romande. Mais l’agence finance la Jazz Station pour qu’elle puisse organiser des choses dans son cadre. « Ce qui est important pour l’Europe, si on observe les fonds mis  à disposition, c’est vraiment de permettre aux opérateurs de mieux travailler ensemble. Disons qu’elle met de l’huile dans les rouages. Le EMMA et le ESNS se seraient faits sans l’Europe mais sont favorisés parce qu’ils correspondent à l’idée qu’elle se fait d’elle-même. Des peuples qui, au sein d’un marché commun, peuvent s’échanger des biens et des services. »

Derrière ces projets, ces aides, ces dynamiques, il y a quand même la défense des musiques européennes et une résistance commune à l’hégémonie du monde anglo-saxon sur l’industrie de la musique…

Durant South By Southwest, le plus grand festival pro au monde, l’Europe loue une maison, la European House, au centre d’Austin, dans laquelle elle représente la culture européenne. « L’Europe est composée des pays qui la forment. Ce n’est pas quelque chose d’abstrait. Donc, quand il y a un drink allemand à la Maison européenne, elle ressemble à une maison allemande. Et quand c’est un drink italien, à une maison italienne. L’Europe juge que c’est important d’avoir une représentation d’elle-même en tant qu’organisation politique. Mais la manière dont ça se vit à l’intérieur, c’est que l’Europe ne produit pas de culture elle-même. Elle vit avec la culture de ses états membres. »

WBM, est pour l’instant en train de se rapprocher de l’Europe centrale et orientale. « Les gens y ont compris qu’ensemble on était plus forts. Et ils construisent des collaborations à l’intérieur de leur eurorégion pour se renforcer et ensuite pouvoir collaborer avec d’autres régions plus structurées. En France, notre premier territoire d’export, les festivals d’émergence font face à des coupes budgétaires. Ils prennent de moins en moins de risques. Il faut qu’on trouve d’autres ouvertures et d’autres débouchés. »

 

 

Photo : Première réunion de Live DMA (le réseau européen des lieux de concerts) à la Ferme du Biéreau en 2015

Du Belvédère au Motown… des initiatives transfrontalières qui cassent les frontières

À Namur, le Belvédère s’est, lui aussi, récemment inscrit avec Flash dans un projet européen. Flash est le fruit d’une collaboration entre la salle de la citadelle, le Rockerill à Charleroi et le Gueulard Plus à Nilvange. « On s’est rencontré à Strasbourg via le projet XLR8 (Accelerate), explique Anne-Lise Rigole, coordinatrice du Belvédère. Court Circuit nous a invités à nous rendre là-bas dans le but de développer une coopération transfrontalière. On s’est dit que ce serait super de permettre à quelques artistes de circuler plus facilement. L’idée, c’était que chaque salle choisisse un groupe qu’elle accompagnerait pendant un an. Puis que chaque projet passe par les trois salles pour une résidence et un concert. L’idée était aussi d’inviter des pros mais on n’a malheureusement pas pu aller jusqu’au bout par manque de financement. »

Anne-Lise Rigole a également participé en France aux séminaires Litmus pour la transition écoresponsable des lieux de diffusion. « Ça nous a permis d’échanger et de nous informer pour rendre nos lieux plus durables. Ce qu’on a fait. Des projets comme Vis Ma vie peuvent éventuellement aussi se mettre en place avec l’Espagne et des clubs comme le nôtre. Les salles pourraient ainsi échanger leur personnel pendant une durée limitée. Mais ce n’est pas évident à organiser. »

Photo : Les membres de Court-Circuit à Nancy lors du programme d’échange Litmus sur l’écoresponsabilité de la musique live

Certains genres sont organisés au niveau européen et d’autres beaucoup moins. L’Allemagne et l’Angleterre sont des passages obligés pour les musiques électroniques. Là où le rap s’articule davantage autour de pôles linguistiques.

Ovni du secteur culturel belge, comme il se décrit en rigolant, Royen Mulenga est le cofondateur de Creative District, agence d’ingénierie et d’innovation sociale dans les industries créatives. « On a une petite salle de concert indépendante à Bruxelles (Motown). Et on porte une attention privilégiée mais pas exclusive aux artistes venant du continent africain. On travaille avec des artistes de la diaspora et des artistes qui viennent dans le cadre d’échanges avec des structures de coopération au développement. »

Creative District a un pied en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Maroc et au Bénin. « On a nos propres réseaux. Parfois ça passe par un label, par Africallia, par des tourneurs et des bookers. La diaspora est organisée au niveau des structures artistiques. Faut pas croire. » Creative District fait partir d’un réseau européen, mais dans les industries créatives, et pas nécessairement culturelles au sens premier. « On est sur des Erasmus +, des Creative Europe » En attendant, le festival Babel Music XP à Marseille fait un peu office de plaque tournante. Comme Visa for Music au Maroc.

Creative District a lancé un appel à projet et va envoyer des artistes belges aux Jeux olympiques de la Jeunesse à Dakar. « On s’est dit qu’il  serait intéressant aussi de pouvoir exporter nos talents et que les JOJ seraient une belle vitrine pour l’émergence. Ils sont synonymes de rayonnement international mondial. On a prévu une plate-forme des artistes et des créatifs wallons et bruxellois. On veut leur donner une scène sur place. On fera la sélection des groupes le 5 juin. Les conditions ? Une moyenne d’âge en dessous de 30 ans et un mélange des cultures des diasporas à l’identité belge. »

23 mars 2026

|

David Dehard

Partager